Compte-rendu - 26/06/2008

L’apparition et le développement de l’aide publique au logement à Marseille

Séances de formation des 5 mai et 9 juin 2008

SEANCES DE FORMATION DES 5 MAI ET 9 JUIN 2008 –
Fin connaisseur de l’histoire du parc de logement marseillais, Thierry Durousseau nous a proposé un rappel historique de la mise en place des aides publiques au logement depuis l’avant-guerre. A partir d’une recherche effectuée pour le Ministère de la Culture sur les grands ensembles marseillais, HLM ou copropriétés, de 500 logements et plus, sur la période 1955–1975, il a pu analyser l’essentiel du mouvement d’urbanisation marseillais de l’après guerre. Il est allé plus loin dans l’histoire pour essayer d’analyser les débuts de l’intervention publique dans le domaine du logement, que ce soit de façon directe ou indirecte, au niveau national ou au niveau local. Voici quelques notes et repères tirés de ces deux séances, qui nous permettent de contextualiser la crise du logement actuelle.

 
Avant guerre : Les 1ers plans d’urbanisme apparaissent, à Marseille, en 1930. Le plan Greber propose pour la 1ère fois un projet d’ensemble pour la ville, tenant compte des habitants, de zones de vie paysagères et de zones d’expansion urbaine. Le plan Beaudoin qui lui succèdera aura une conception plus architecturale de la ville, avec l’accès viaire au centre et des rocades concentriques. 

Pendant la guerre : Des quartiers du cœur de ville sont démolis ou bombardés. A Vichy, la statistique se développe (préfiguration de l’INSEE) pour comptabiliser la production de logement. A Alger, les « hommes » du général Giraud réfléchissent à de nouveaux plans et à Marseille, la « fine fleur » des architectes réfugiés travaille sur l’affinement en radiales et rocades du Plan Beaudoin, autour de M. Castel, directeur de l’école des beaux-arts).

Après-guerre : Le plan Marshall responsabilise chaque pays. A Marseille, la municipalité Cristofol remet en état les voiries et des associations syndicales de propriétaires se constituent pour prendre en charge la reconstruction. Mais les opérations engagées par les propriétaires ou les ex-propriétaires ne sont pas suffisantes et les pouvoirs publics suscitent alors la construction d’immeubles dits « sans affectation ». En 1949, un plan d’aménagement est mis en place autour de MM. Meyer-Heine et Hardy, avec des équipes pluridisciplinaires : archéologues, spécialistes de l’assainissement, etc., qui servira de référence jusqu’en 1967 avec la mise en place du Plan d’Occupation des Sols (POS).

M. Durousseau passe ensuite en revue les différents grands ensembles qui ont marqué les étapes de l’histoire immobilière de Marseille, soit par leurs innovations techniques et architecturales, soit par leur capacité à utiliser les opportunités politiques, sociales, juridiques ou financières. Retenons en particulier :

- la Cité St Barthélémy, pour les salariés de la SNCF

- l’immeuble des ex-Nouvelles Galeries affecté à des logements sur volonté du maire Cristofol (PCF)

- la Cité Radieuse du Corbusier

- les logements économiques de St Théodore, à la Rose en 1953, sous la mandature Carlini (RPF)

- les cités de relogement pour travailleurs indochinois à la Grande Bastide

- les baraquements des « évacués » rue Capitaine Gèze

- les monoblocs en forme de tunnel pour les personnes juives « déplacées » en instance de départ, du grand Arénas

- les premiers logements provisoires (Abbé Pierre) en 1953-54

- la SCIC, nouvelle filiale de la Caisse des Dépôts, construit 600 logements en 6 mois à Marseille (St Théodore, la Rose, les Olives)…

La loi de 1953 (Plan Courant) met en place un système qui permet au locataire de devenir propriétaire au bout de 10 ans. Le CIL (1% logement soutenu par la Chambre de Commerce) devient alors une force de production du logement. Notons que l’année 1953 a été marquée par un rapport du Conseil Economique (ancêtre du Conseil économique et social) qui s’inquiète de l’impossibilité d’accès au logement pour de nombreux exclus et que l’hiver 1953-1954 fut celui de « l’insurrection de la bonté » de l’Abbé Pierre.

1955 reste marquée par la disette de logements, tous les moyens sont bons pour construire (apparition des coopératives) et le Plan Courant donne lieu aux LOGECO (logements économiques). L’opération Million est lancée, puis les LOPOFA (LOGEMENTS POPULAIRES FAMILIAUX), qui améliorent le financement Million, mais seront surtout adaptés aux petits fonctionnaires, avec parfois accession à la propriété.

A Marseille, à partir de 1955, la politique de Gaston Defferre (SFIO) s’inspire de l’esprit de la Résistance, la Ville et l’Etat travaillent ensemble pour poursuivre la reconstruction (immeubles du Port - Pouillon, Devin, Dunoyer de Segonzac ; Bois-Lemaitre, 1ère grosse opération hors centre-ville réalisées par des coopératives (futures SA HLM). Peu à peu les grandes propriétés laissent la place à des grands ensembles, voir par ecemple sur le bd Michelet ou à la Pauline. L’opération Million conduit à la réalisation de 3 opérations importantes (avec notamment l’architecte Candilis). Les techniques de construction s’industrialisent grâce à la production de masse, exemple la Marine Bleue ou Campagne Lévèque. La technique s’améliore, mais Gaston Defferre refuse les ensembles d’habitation trop grands et les programmes sont alors souvent divisés en 2 (ainsi 2 opérations sont réalisées simultanément à St Gabriel et à St Louis, ou encore Consolat dans les quartiers nord et la Rouguière à St Marcel).

Ce n’est qu’en 1957 que le système de la ZUP permettra de négocier plusieurs terrains pour réaliser un plan coordonné de grands ensembles. Les achats massifs de terrain favorisent la politique de l’industrialisation du bâtiment. La Cravache, bd Michelet, systématise la politique industrielle, elle est construite par l’entreprise Cravero qui réalisera la Rouvière au Redon (plus grande copropriété d’Europe) ou encore un ensemble HLM pour HMP bd Romain Rolland, près de Dromel. De grandes copropriétés comme les Rosiers sont, elles, destinées aux salariés des grandes entreprises (Unipol, Métallurgie, Port Autonome, RATVM), qui mis au chômage lors de la désindustrialisation, vendront leurs logements par la suite. La copropriété Kalliste est construite grâce à des capitaux rapatriés d’Indochine, à l’extrême nord de Marseille (cette copropriété se dégradera plus tard, lorsque dans les années 70 les copropriétaires s’en désintéresseront, les vendant à leurs locataires à un prix réduit). Les 3 tours « Labourdette » sur le cours Belsunce sont réalisées avec des techniques modernes ; les rez-de-chaussée ouverts seront proposés à des surfaces commerciales.

En 1962, l’arrivée massive des rapatriés d’Algérie (suite aux accords d’Evian, près d’un million de personnes arrivent, dont 120 000 resteront à Marseille) conduit à une vague de construction de grands ensembles. Les logements qui devaient être dédiés aux travailleurs algériens sont dès lors utilisés pour les rapatriés, temporairement logés par la.Sonacotra et Logirem. Mais c’est aussi le moment où Gaston Defferre cesse de s’occuper directement du logement, pour s’intéresser aux équipements.
La Caisse des Dépôts créée à côté de sa filiale SCIC, maître d’ouvrage pour les logements sociaux, une filiale en charge des équipements, la SCET, ainsi que d’autres filiales comme l’Alfa, en charge de l’action sociale.
Campagne Larousse au Canet, donne lieu à aux LEPN, logements très économiques « Abbé Pierre », dans le cadre de la résorption du bidonville. La copropriété Bellevue est construite très vite pour héberger des rapatriés (intervention du gros bureau d’études OTH). Les premiers VEFA (vente en état futur d’achèvement) sont également réalisés avec l’arrivée des rapatriés (ex le Parc Sévigné, près du bd Michelet). Un grand concours est lancé pour la réalisation de la ZUP n°1, au Merlan, où sont installés plusieurs bidonvilles, 4 000 logements sont construits.
La copropriété La Maurelette, à St Joseph, réalisée par le CIL, est constituée d’unités de voisinage et donne lieu pour la première fois à une enquête de satisfaction auprès des habitants. A Air Bel, à la Pomme, on fait venir pour la première fois des sociologues avant de construire, cela conduit à améliorer l’isolation au bruit, installer divers types de jeux pour les enfants, mais aussi des commerces et des équipements sociaux.

Les débats de conclusion amènent à souligner plusieurs points :

• Ces grandes cités d’habitations se font là où il y a des disponibilités de terrain ; elles se veulent une amélioration par rapport aux cités dortoirs, où il n’y a aucun équipement ; les ZUP se veulent « quartier » (ce que les ZAC voudront encore améliorer). L’habitat neuf offre 9 m2 par enfant, ce qui dépasse de beaucoup ce que peut offrir le centre ancien pour une famille…
• La préoccupation du logement concerne avant tout des espaces disponibles en périphérie des zones denses, cela produira « l’inculture » des années 70 pour ce qui concerne la réhabilitation du « tissu ancien ». L’administration marseillaise en effet ne sera donc pas « aguerrie » à la transformation de l’habitat traditionnel en habitat standard (c’est-à-dire aux normes nouvelles).
• On note un échec certain de la résorption de l’habitat insalubre en centre ancien, l’idée de refaire entièrement un quartier ancien se heurtant tout à la fois à de très nombreuses résistances et à un manque de savoir-faire. L’un des rares exemples récents, depuis la période haussmannienne un siècle plus tôt, sera l’opération de la Butte des Carmes.
• La question de la grande pauvreté n’est jamais résolue. La production massive répond à la demande massive des locataires solvables ; en fait les logements proposés sont davantage adaptés aux fonctionnaires (dans certains cas, comme à Prado Parc ce sont même les classes moyennes supérieures qui accèderont à ces logements en grand ensemble). En 1976, le rapport Consigny soulignera qu’on ne fait pas de logement social pour ceux qui en ont le plus besoin… et souligne que les « cités » qui s’édifient conduisent à créer des ghettos. A Marseille, la Savine ou les Flamants avec leurs 15 000 logements d’un coup, expriment cette tendance.
• Toutes les améliorations qui sont apportées autour de la fonction « habitat » (commerces, équipements, espaces extérieurs), comme pour Air-Bel ou Plan d’Aou, développent « l’image » de citadelle fermée, et conduit à des défauts encore plus grands : on n’arrive pas à intégrer les grands ensembles à la ville.
• Le modèle de construction mis en place par la SCIC (filiale très active de la CDC) n’est pas un modèle participatif, il faut produire : la concertation avec les habitants n’est pas dans sa culture.

Au regard de cette longue histoire lapidairement racontée ici, Centre Ville Pour Tous souligne la responsabilité actuelle des politiques dans la crise du logement (quid par exemple du respect de l’art 55 de la loi SRU c’est-à-dire du taux de 20 % de logements sociaux, sur le territoire de la ville de Marseille et les communes avoisinantes ?) et sur la qualité de la maîtrise d’ouvrage et de la maîtrise d’œuvre, c’est-à-dire en réalité sur la qualité des prestations fournies aux habitants.
CVPT fait remarquer par ailleurs que l’attention portée aux processus de construction immobilière, dont les tendances tendent à reporter, à court terme et de manière excessive, les coûts de malfaçons et/ou les carences de prévision, permettra d’éviter à plus long terme des coûts disproportionnés de réhabilitation.




Quelques repères :

1889 : création des Habitations salubres Bon Marché de Marseille (deviendra Phocéenne d’Habitations)
1894 : loi Strauss sur les Habitations à Bon Marché
1906 : loi créant les Sociétés Coopératives HLM autorisant les collectivités locales à apporter leur aide financière aux opérations de logement social et instituant dans chaque département un comité de patronage des HBM
1908 : loi Ribot relative à la petite propriété et aux maisons à bon marché, création des Sociétés Anonymes de Crédit Immobilier pour financer des prêts aux particuliers souhaitant accéder à la propriété
1913 : création de la Sté Marseillaise de Crédit Immobilier (deviendra Crédit Immobilier Méditerranée)
1919 : création de la Sté de Crédit et de Construction d’HBM d’Arandon (deviendra Domicil)
1920 : création de l’OPHBM de Marseille (deviendra Habitat Marseille Provence)
1928 : la loi Loucheur établit un programme de construction d’Habitation à Bon Marché et de logements en vue de remédier à la crise de l’habitation : intervention direct de l’Etat avec objectif de produire 20 000 logements en accession et 60 000 en Immeubles à Loyer Modéré (ILM)
1930 : création de la Sté Nouvelle des HBM de Marseille (deviendra Sté Nouvelle des HLM de Marseille)
1949 : création de la Sté d’HBM Méditerranée (deviendra ICF Sud-Est Méditerranée)
1950 : la loi substitue le terme de HLM (Habitations à Loyer Modéré) à HBM (Habitation à Bon Marché)
1952 : création de la Coopérative HLM des fonctionnaires postiers et agents de l’Etat (deviendra Logis Coopératif)
1953 : loi sur la participation des employeurs à l’effort de construction (1% logement)
1957 : loi sur les ZUP (zones à urbaniser en priorité) objectif : répondre à la carence de logements et favoriser la résorption de l’habitat insalubre, construire 300 000 logements/an pendant 5 ans
1958 : création de Provence Logis (deviendra Erilia)
1958 : création de Famille et Provence
1960 : création de Logirem
 

> Logt sociaux Communauté urbaine Marseille 1950-2002

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