Séance publique de présentation - 17/11/2008

« RENOUVELLEMENT URBAIN A MARSEILLE : CENTRALITÉ POPULAIRE ET MOBILISATION COLLECTIVE, LE CAS DE LA RUE DE LA RÉPUBLIQUE »

Recherche action

 
Jean-Stéphane Borja – Martine Derain – Véronique Manry, auteurs de la recherche-action menée dans le cadre du PUCA (Plan Urbanisme Construction Architecture - Ministère de l’Ecologie, du Développement et de l’Aménagement Durables) présenteront les résultats de ce travail au cours d’une séance publique organisée par Centre Ville Pour Tous le 15 décembre 2008 à 18 h à la Cité des Associations à Marseille.

La rue de la République à Marseille… une artère centrale, au bâti haussmannien dégradé, inscrite au cœur de la « plus grande réhabilitation d’Europe en centre-ville ». Deux grands propriétaires privés se partagent plus de la moitié des appartements et commerces de la rue, le reste appartenant à des petits propriétaires.
En 2001, les pouvoirs publics regroupés sous l’égide de l’Établissement Public d’Aménagement Euroméditerranée décident la mise en place d’une Opération Programmée d’Amélioration de l’Habitat, mesure incitative invitant les propriétaires à réhabiliter leur patrimoine. En effet, ces logements, dans une large partie, ne correspondent plus aux normes de confort actuelles, ou sont vacants, délabrés ou squattés.
Au cœur de cette intervention publique, la question de la place des locataires est rapidement posée : un conflit émerge en juillet 2004 autour d’une série de lettres de non-renouvellement de baux adressées par l’un des deux propriétaires, le fonds d’investissement américain Lone Star, qui laissent présager une expulsion massive. Rappelons que 553 familles vivent alors dans les 1350 appartements rachetés par Lone Star. Soutenue par l’association Un Centre-Ville Pour Tous (CVPT), une mobilisation voit le jour et s’inscrit rapidement dans le cadre d’une action collective visant à défendre le droit des locataires : le « problème de la rue de la République » prenait ainsi forme autour de CVPT, acteur incontournable de la réhabilitation du centre-ville marseillais.

1- Comment « accrocher », « faire tenir » ensemble recherche et action ?
Notre recherche-action été voulue et financée par le PUCA (Plan Urbanisme Construction Architecture – Ministère de l’Ecologie, du Développement et de l’Aménagement Durables), qui, intéressé par les enjeux de la réhabilitation de la rue et la place des habitants, a souhaité lancer un programme de recherche et sollicité des chercheurs sur place. Notre projet, abondé par la Région, fut retenu. Notre équipe est composée de deux sociologues (Jean-Stéphane Borja et Véronique Manry) et d’une photographe-plasticienne (Martine Derain), à laquelle s’est jointe en cours de route une documentariste sonore (Caroline Galmot).

Notre projet de recherche fut conçu au plus fort du conflit opposant propriétaire et locataires, au cours de l’année 2005 : nous postulions qu’elle pouvait « accompagner la mobilisation », nous souhaitions « libérer la parole », créer et mettre à disposition des « outils » permettant aux habitants de « porter leur discours », en se saisissant d’objets susceptibles d’être analysés et rendus par nous descriptibles.
Mais une fois engagés dans l’action, ce désir d’établir des dispositifs adaptés ou ajustés pour, à leur suite, les analyser dans une sorte de retour réflexif nous a semblé relever par ce vis-à-vis même d’une posture réductrice en ce qu’elle négligeait divers plans de réalité. Ce positionnement nous a ainsi permis d’entrevoir tout un potentiel de parole : dans une contre-évidence, on « causait » déjà en abondance sur la rue de la République. Mais peut-être pas dans des formes conventionnelles, procédurales, attendues. Nous avons donc réajusté notre proposition, tant il était impossible de s’extraire de la dynamique en cours et de l’action collective. Nous avons alors choisi ceci : ne pas repartir d’un diagnostic ou d’un « récit(al) » quant à une situation problématique, mais réintégrer son travail quasi quotidien, ses prises, en lien direct avec quelques-unes des formes de visibilité et de publicité déployées par les acteurs eux-mêmes sur les diverses scènes de l’arène publique.
Ainsi, nous nous sommes donné les moyens, en limitant au possible toute tentation/tentative normative, de « donner à voir » certains des contextes où nous avons pu entendre cette parole, ce qu’elle y transportait, ou pas... En d’autres termes, notre démarche a consisté à ne pas insuffler de nouvelles orientations, mais à soutenir, alimenter, encourager les initiatives qui pouvaient apparaître, émerger, se faire sentir, avancer à tâtons… pour parfois se dissiper sans même aboutir.
C’est par cette action « en mode mineur » que nous nous sommes inscrits dans quelques-uns des plis où se noue et se déploie l’action collective.

Ce « donner à voir » n’a pas seulement interrogé la parole en ses lieux, mais également les représentations figurées de la rue de la République… et ce qui cette fois est apparu, c’est d’abord une absence : peu ou pas d’images entre les photographies de son percement spectaculaire au XIXe siècle et leur réutilisation par les investisseurs d’aujourd’hui, s’inscrivant eux-mêmes dans l’histoire de la ville. Bâtie pour faire revenir la bourgeoisie marseillaise en centre-ville, qui ne s’y est pas installée, la rue a été habitée par les ouvriers et employés dont l’activité était liée au port de commerce, et les classes moyennes sensibles à la promotion sociale que pouvait signifier une résidence dans ses appartements haussmanniens. Peu ou pas d’images d’une histoire populaire, emblématique pourtant de celle de la ville entière…
Nous avons ainsi proposé de commencer la constitution d’un fonds documentaire, en collectant ou répertoriant les images et documents produits depuis le début de la mobilisation par les habitants eux-mêmes, les militants, les journalistes, les artistes…, multiplicité d’images et de regards, dont l’appropriation critique permet de questionner les représentations symboliques et imaginaires du centre-ville marseillais, dont on connaît l’importance dans la mise en œuvre du réel. Nous avons également produit nous-mêmes et mis en circulation images des gens et des lieux (séminaires, site de l’association, publications, espaces d’art…), participant ainsi à la mise en commun du « problème de la rue de la République » sur d’autres scènes…

Nous insisterons donc sur notre posture, nos choix et nos limites parce qu’ils sont en soi révélateurs de ce qui s’est passé durant ces trois années durant lesquelles nous avons à la fois participé et observé cette mobilisation, dont nous avons été à différents titres acteurs autant que témoins.

2- Émergence d’un espace public : la Permanence de la rue de la République
La situation a grandement évolué depuis 2004, les prises de position des différents acteurs (habitants bien sûr, mais aussi opérateurs privés, institutions publiques et milieu associatif) se sont modifiées et ont contribué chacune à la mutation qu’a connu cette artère. De la violence des menaces aux négociations sur les relogements, de l’absence des pouvoirs publics à leur intervention à la marge, les modalités de la mobilisation et les jeux des acteurs se sont subrepticement modifiés, influant sur l’avenir de la rue, tout autant que sur la nouvelle géographie sociale du centre-ville.

Un des axes fondamentaux de notre présence a été de « suivre » au quotidien les événements et en particulier d’observer la constitution d’une arène publique autour de la Permanence organisée et coordonnée par l’association Centre-Ville pour Tous. Nous avons ainsi documenté et analysé l’émergence d’un espace de parole et son lien avec des pratiques citoyennes et de mobilisation collective. À travers le déploiement de l’action collective, ce dispositif apparu au cours de l’été 2005 a en effet retenu notre attention : la Permanence de la rue de la République, telle une place centrale, une avant-scène de l’arène publique où se déploie le problème de la rue de la République. En effet, appréhendée à partir de la notion de relation de service et sous le prisme de la mobilité, nous avons ainsi interrogé un principe « moteur » de la mobilisation : « les affaires de l’un sont celles de tous ». Sur la base d’une exposition en public, des cas sont relevés et traités en direction de la scène judiciaire. Nous faisons alors valoir comment ce principe moteur repose fondamentalement sur un présupposé de mobilité (se dé-placer à la Permanence), puis nous avons été amenés à analyser le travail politique à l’œuvre qui préside aux mises en commun et aux cristallisations de celui-ci, ainsi qu’à un élargissement du cercle de concernement et aux réorientations de l’action collective.

3- De l’usage de la mémoire et de l’histoire comme enjeu de légitimation
Enfin, nous nous sommes posé la question de l’usage de la mémoire et de l’histoire dans le processus de légitimation mis en œuvre par les acteurs de la réhabilitation (aménageurs, promoteurs et habitants). Les usages de la mémoire mettent en relief les enjeux sociaux, les conflits, les appartenances et les redéfinitions identitaires que cette réhabilitation, et les réactions qu’elle a suscitées, ont contribué à mettre au jour. C’est au travers d’entretiens biographiques, de récits de vie et d’une observation lors des rencontres collectives (permanences, réunions publiques, manifestation…) que nous avons tenté de présenter l’histoire de la rue de la République et de la mobilisation, dite par ses habitants, sans rien oblitérer de la part des représentations et du long travail de réajustement de la mémoire. Les mémoires se confrontent, se réajustent et finissent par livrer une histoire sociale, plurielle et multiforme. Ce travail anthropologique a été réalisé avec la collaboration de Caroline Galmot, documentariste sonore. Le travail sonore est par ailleurs présenté sous la forme d’extraits bruts sur un CD-ROM (La rue de la République, fragments sonores) joint au rapport, qui préfigure le documentaire en cours de réalisation dans le cadre de cette collaboration.

4- Une « affaire à suivre »…
L’histoire de la rue de la République n’est pas finie et rien n’est assuré de son devenir. La presque totalité des habitants est aujourd’hui relogée, mais la réhabilitation d’une bonne moitié de la rue (de Sadi Carnot à Joliette) reste à faire… En septembre, la faillite spectaculaire de la banque Lehman Brothers, ayant racheté en mars dernier les immeubles de Lone Star, la remet en question : les immeubles vont-ils être à nouveau revendus ? Quelle sera la stratégie du nouveau propriétaire ? Le redémarrage commercial de la rue, amorcé par l’autre grand propriétaire, Eurazeo, résistera-t-il aux effets de la crise qui secoue l’économie mondiale ?

En guise de conclusion, nous préférerons donc insister sur ce à quoi renvoie plus globalement la réhabilitation de la rue de la République du point de vue des processus de gentrification des centres anciens et mettre en exergue les nouveaux agencements sociaux et les redéfinitions identitaires qui paraissent émerger par-delà les trames relationnelles qui fondaient la consistance sociale et urbaine de Marseille. C’est bien là l’une des fonctions du public de créer de nouveaux groupes : à l’échelle de la ville, où « se testent des propositions expressives de publics minoritaires » qui parfois « prennent ». La rue de la République comme cas exemplaire de gentrification ?

Nous souhaiterions enfin ouvrir la discussion sur les questions que pose la délégation d’une réhabilitation à des opérateurs privés, notamment dans le rapport aux habitants, et sur la place originale des associations dans l’organisation de la chose publique. Les interventions des associations, entre « coalition de bien individuels dans une voix publique » et « compromis entre biens communs d’ordre différents » (domestique, marchand et civique), laissent entrevoir les vertus d’une participation citoyenne qui propose une alternative à un système clientélaire, autant qu’à la « marchandisation » des villes.

Jean-Stéphane Borja, Martine Derain et Véronique Manry

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