Document de travail - 6/04/2010

Marseille Provence « Capitale culturelle 2013 » : La place et l’expression des habitants face aux processus de gentryfication.

Marseille et les villes associées ont gagné le label « Marseille Provence Capitale culturelle 2013 » sur la base d’un projet de « culture populaire » en mouvement et du caractère inachevé, ou disons pauvre, de la Ville.
 
Malgré ce positionnement à priori intéressant, il est à craindre que la configuration des pouvoirs (décideurs privés et publics) qui formateront l’évènement ne mettent en scène le « peuple » et la « culture populaire » que dans une configuration contrainte, voisinant un marketing territorial qui concentrerait quelques grands « blockbusters » culturels que le peuple serait amené à consommer.
Par ailleurs, les pouvoirs publics ne semblent pas disposés à l’heure actuelle à envisager (et encore moins prévenir) les effets d’exclusion –ségrégation sociale qui ont souvent accompagné les grands évènements culturels, surtout quand ils sont accompagnés de projets majeurs d’investissement d’équipements culturels, comme cela a été étudié dans nombre de villes qui ont vécu ce type d’évènement.
On pourra utilement lire sur le sujet l’analyse de Thomas Helie « Des politiques culturelles de façade ? Les effets sociaux ambivalents des opérations de régénération urbaine par la culture » :
http://www.congresafsp2009.fr/sectionsthematiques/st26/st26helie.pdf

 
Ces questions sont à Marseille plus sensibles que dans la majorité des villes européennes pour quatre raisons principales :


- Marseille est une des dernières villes européennes (avec Lisbonne et Naples…) à conserver en son centre une réelle mixité sociale et plus précisément une population pauvre, qui peut être expulsée du centre par les effets d’exclusion par le marché (hausse des loyers et de l’immobilier ; gentryfication). Cette mixité n’est ni désirée ni acceptée par ceux qui gèrent la Cité, et de nombreux moyens ont été mis en œuvre ces dernières décennies pour y mettre fin, même si « la ville résiste ». Le moyen principal utilisé par la Ville (et son outil Marseille Aménagement) pour réhabiliter ces quartiers a été l’outil fiscal « De Robien » - relancé récemment par le dispositif défiscalisant « Scellier – Carrez », dont l’effet est de chasser les locataires modestes et pauvres, et de transférer la petite propriété des immeubles du centre ville aux couches les plus aisées du pays, en le faisant payer par le contribuable. Il a fallut toute la ténacité des habitants, et la mobilisation d’associations comme « un centre ville pour tous », pour faire condamner ces pratiques et celles de la municipalité afin que les aspects les plus scandaleux du viol des droits des habitants cessent en partie.
C’est encore le moyen privilégié utilisé aujourd’hui par le gouvernement (et les opérateurs dans la région) pour relancer la construction au profit d’une minorité aisée (et de l’étalement urbain aggravé) , comme le montre utilement l’article d’I. Rey dans le Monde :
 http://www.lemonde.fr/opinions/article/2010/01/07/la-dependance-fiscale-croissante-du-marche-immobilier-francais-par-isabelle-rey-lefebvre_1288580_3232.html


- « Marseille 2013 » sera concomitant de l’implantation de grands équipements culturels publics (Bâtiment du FRAC, MUCEM, Centre de la Méditerranée) ou privés (Projet Besson..si les banques ne retirent pas le financement), ainsi que de nouveaux équipements commerciaux (Terrasses du port…) très concentrés sur le port-panier et le secteur de la Joliette, rendant attractifs pour des couches moyennes et supérieures un secteur intensément habité et encore populaire. Toute l’expérience de l’arrivée de ce type d’équipement dans une grande ville mondialisée montre que cela attire dans un premier temps des couches moyennes et « culturellement urbaines » qui investissent les friches, couches qui sont elles- mêmes ensuite expulsées par le simple jeu du marché immobilier et les grandes opérations immobilières privées qui suivent le processus. Or à l’exception de l’équipe de la « SCIC Friche –Système Friche » qui porte un projet de mixité sociale et fonctionnelle et une réflexion à l’échelle du quartier, aucun des pouvoirs publics maitre d’ouvrage de ces grands équipements ne semble se préoccuper sérieusement des effets d’éviction (des populations modestes) probables de ces investissements. La Ville y voit avant tout une occasion d’attirer les croisiéristes, les visiteurs, les chalands et une nouvelle population aisée payant de bons impôts, et supposée bien voter.



- L’élite qui gouverne Marseille a montré une obstination et une constance rares dans sa volonté de déplacer les populations modestes et pauvres du centre ville, que ce soit sous la forme des expulsions- réhabilitations dans les quartiers en PRI (via Marseille Aménagement). Mais ce qui s’est joué à partir de 2000, est une phase nouvelle et plus frontale, d’une nature qualitativement différente : au travers de l’opération d’intérêt national « Euroméditerannée » et des forts investissements de l’Etat et des collectivités, c’est l’entrée de Marseille dans le jeu des villes mondialisées, ou la ville elle-même devient un objet de spéculation financière par les capitaux mondialisés et mobiles excédentaires cherchant des taux de profit à deux chiffres. L’arrivée du fonds de pension LONE STAR sur la rue de la République, accueillie à bras ouverts par la municipalité, signe ce moment. On peut lire sur ce basculement l’analyse que j’ai co rédigée avec Antoine Richard « Rénovation urbaine ou spéculation financière ? Habitants et commerçants victimes de la spéculation financière et de la carence des pouvoirs publics »
http://www.centrevillepourtous.asso.fr/spip.php?article2218

La Ville apportera son soutien constant aux processus d’évacuation « durs » et frontalement spéculatifs comme l’ont pratiqué rue de la République les fonds de pension « Lone Star- Marseille République » puis « Lehmann Brothers- ATEMI » (qui ont en partie échoué grâce à la mobilisation des habitants de la rue), au point que l’Etat lui-même devra faire un rappel à l’ordre pour que 300 logements sociaux soient réservés aux locataires restant, mais ne pourra (voudra ?) empêcher que la rue se transforme en nouvelle et durable friche après la faillite de Lehmann en 2008.


Mais le basculement dans des logiques spéculatives portés par la système bancaire le plus marqué se situera au somment de la bulle immobilière de 2006- 2007, avec le projet, dans la foulée de l’investissement mégalomaniaque de Jacques SAADE (la tour CMA CGM, aujourd’hui en vente..) de trois , voire quatre tours (ICADE, CONSTRUCTA, etc.) déplaçant et recomposant le centre ville. Indépendamment de toute appréciation architecturale, on peut dire de ces projets de tours :
 -qu’ils n’obéissent aucunement à une logique fonctionnelle, qui obligerait par manque de foncier de construire en hauteur : la ville de Marseille est une « ville basse » , et les réserves de foncier mobilisable sont énormes.
 -qu’ils déplacent le centre de Marseille sans qu’aucun débat sur le projet lui même, ni sur ses effets ségrégatifs, urbains ou en transports n’ait été partagé démocratiquement ni soumis à la population.
 -qu’ils sont hautement ségrégatifs tant du point de vue fonctionnel (des tours de bureaux hors de prix, des masses de salariés entrant et sortant en voiture matin et soir), que social (la tour Constructa –Piétri était annoncée à 6000 euros le mètre carré, concentrant d’emblée un ghetto de riches) 

Le fait que la crise des subprimes et la déroute des banques –sauvées depuis par l’argent public- aient remisé ces projets dans les placards n’empêche par l’ élite de continuer à rêver sur le périmètre d’Euroméditerannée d’un « Water front » de gratte ciels et de Marinas, comme en témoignent les trois tours virtuelles qui figurent en arrière plan des derniers Vœux 2010 du Maire de Marseille (voir la PJ).

Sur la question de la franchisation de la fabrication des villes, et la financiarisation comme outil, on lira utilement les différents apports de Vincent RENARD (2008) "La ville saisie par la finance", Le Débat, N° 148, Janvier-Février, pp. 106-118. http://ddata.over-blog.com/xxxyyy/0/54/07/70/PM3/La_ville_saisie_par_la_finance.pdf
 Ainsi que son texte « pourquoi nous produisons des villes que nous ne voulons pas : vers la ville titrisée ? » http://www-ohp.univ-paris1.fr/Textes/Vincent.pdf
Pour plus, on recommandera vivement la lecture de « La ville Franchisée « de David Mangin. L’allocation de quartiers entiers à des opérateurs financiers (franchisation) , signe à la fois le recul de la planification urbaine et l’éclatement des pouvoirs publics tant en termes d’échelles (Ville , MPM, CG, Etat) que l’autonomisation des opérateurs (Port autonome, Euromed, etc..)

Par ailleurs, cette focalisation vers le nouvel eldorado du « Water front » s’accompagne d’une stagnation, voire d’un recul des opérations de réhabilitation. Bien que les habitants de Marseille se soient globalement enrichis depuis 2000, en particulier sous le coup d’une vive dynamique de créations d’emplois jusqu’à la crise de 2008, la pauvreté s’est durcie, et les processus de ségrégation spatiale renforcés à l’intérieur de l’agglomération. Les dispositifs ANRU stagnent et la nouvelle religion étatique de la démolition – reconstruction en cours dans les Quartiers Nord est à bout de souffle. Quand aux quartiers anciens en attente sociale de requalification, comme la Belle de Mai ou Noailles, ils risquent d’être les oubliés de l’histoire. Dans le processus de refondation –agencisation de l’Etat encours, sur le mode du « New public management » chers à Thatcher et Blair (cf les analyses de Renaud Epstein sur la réforme de l’Etat), les crédits de requalification des quartiers anciens relèvent de la nouvelle agence étatique, qui a mis en 2009 les villes en concurrence par un « appel à projets ».

 La question se posait de savoir si la Ville de Marseille était retenue au titre du « programme national de réhabilitation des quartiers anciens dégradés » (PNRQAD), c’ est à dire allait bénéficier des crédits spécifiques pour les centres anciens dégradés désormais gérées par la nouvelle Agence : la réponse est non (et officieusement elle n’aurait même pas posé sa candidature) .
Voilà un très belle (et dernière : il n’y avait qu’un tour) occasion de ratée, qui en dit long sur l’insondable mépris de la Ville pour les habitants de ses quartiers centraux ; ceux de Noailles, Panier , les Crottes, Belle de Mai et les autres attendront (godot).

- Décret n° 2009-1780 du 31 décembre 2009 fixant la liste des quartiers bénéficiaires du programme national de requalification des quartiers anciens dégradés : 
http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do;jsessionid=?cidTexte=JORFTEXT000021574041&dateTexte=&oldAction=rechJO&categorieLien=id



Marseille et ailleurs..
En ce sens le cas de Marseille est très différent et nettement plus problématique que le cas de Berlin , dont on retiendra notamment de l’ exposé de Boris Grésillon que Berlin ne connait pas de croissance démographique majeure, a un fort taux de logements sociaux-municipaux à loyers contrôlés, et est pilotée par une équipe municipale qui a le souci de ne pas exclure ses populations pauvres : la gentryfication due au caractère de « ville créative » et « ville festive » est délimitée à des quartiers spécifiques et relativement restreints.

Il est également différent de celui de Bruxelles « capitale culturelle 2000 », dans la mesure où, comme nous le montre le texte de Marcel de Munnynck, la volonté existait clairement de « mettre en scène le peuple » par sa propre mobilisation, bien que par ailleurs ce soit là aussi la finance qui gouverne l’immobilier Bruxellois.

Le processus « Marseille 2013 » demande donc une vigilance particulière de notre association, et des acteurs sociaux et culturels de la cité, sur deux plans :

- la place des habitants dans la ville, et l’exigence d’un débat démocratique sur le devenir du centre ville (au sens large) et la prévention des effets d’exclusion. 

- et la place des habitants comme acteurs indépendants (acteurs sociaux, culturels, porteurs de projet et d’équipements) dans le processus de fabrication de l’évènement « Marseille 2013 »,
 
Plus largement se posent les questions du sens global du processus, de la marge de l’équipe « MP 2013 » vis-à-vis des pouvoirs décisionnaires (Ville, MPM, etc.), enfin de l’articulation entre processus venant d’en haut, centré sur quelques « évènements majeurs » et ce qui pourrait venir « d’en bas », des artistes, créateurs, acteurs sans visibilité institutionnelle majeure d’une ville artistiquement riche et bouillonnante.


C’est dans ce contexte que se sont tenues les réunions initiés par quelques membres de l’association CVPT et Philippe Foulquié, Odile Thierry et Béatrice Simonet à la Friche, pour réfléchir à une association d’acteurs sociaux et culturels (notamment les associations de quartier de la Belle de Mai) pour en un premier temps, être des « porteurs d’interrogations » sur la gentryfication (ou pour ceux qui n’aiment pas le mot : sur les processus de renforcement de la ségrégation socio spatiale) et un lien entre acteurs, artistes créateurs, militants et habitants.
 
Ceci par le biais de rencontres ou de conférences, sur la double interrogation de la place des habitants (y compris les râleurs, comme ceux de la République) dans l’évènement, et la mise en débat de la gentryfication. Puisse ensuite ce processus aider à « accoucher » les projets des porteurs dans le cadre de 2013.
 
Dans ce contexte se sont déjà tenues deux réunions avec une trentaine de participants : une générale sur Marseille 2013 avec Robert FULLILOVE, la seconde autour de l’exposé du chercheur Boris Grésillon sur Berlin. Ces rencontres ont été riches. Elles et se prolongent : 
le Samedi 16 Janvier (10 heures, restau de la Friche) par une rencontre avec Marcel de Munnynck autour de l’expérience de Bruxelles, Capitale culturelle en 2000… avant d’aborder la question spécifique de Marseille.
 
En l’état actuel, les rencontres à la Friche n’ont pas de caractère opérationnel : nous réfléchissons collectivement à pérenniser ce lieu de réflexion qui pourrait être une sorte d’ « atelier université populaire de quartier(s) », seul lieu de réflexion existant actuellement hors des pouvoirs publics.
 
Par ailleurs l’équipe de « un centre ville pour tous » est en lien –et a en son sein- avec de nombreux créateurs culturels « militants », et de son action ont déjà été produits nombre de supports (les affiches et photos de Martine Derain, l’aide qu’elle a apporté à la création cinématographique et son livre a paraître, le livre - expo de Marie Singel et Frank Pourcel, les films de Denis Gheerbrant, le livre de Véronique Manry sur Belsunce Bazar etc..), sans compter qu’on pourrait envisager une expression directe des « relogés » (par exemple du foyer de la Poste) , des « expulsés », des « mal relogés » (Logirem) , ainsi que notamment une expression spécifique de l’équipe de la permanence République. Pour cela, les délais pour « prendre rang » en déposant des dossiers formels auprès de l’équipe « Mars 2013 » sont assez courts : Mars 2010.
 
Les équipes mobilisées par la FRICHE et les acteurs sociaux et culturels de la Belle de Mai sont également en lien avec un tissu militant – culturel extrêmement large qui pourrait être mobilisé pour que les marseillais s’emparent de ces questions, s’approprient l’évènement, agissent sur les pouvoirs publics pour éviter des « politiques culturelles de façade » masquant des projets de gentryfication et de profit immobilier.

 
Patrick Lacoste.

13 Janvier 2010
V3 provisoire
Hyper texte renvoyant directement aux sites web.
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Ce texte est fait dans le cadre d’un groupe de réflexion sur Marseille Provence 2013 s’est mis en place depuis quelques mois. Il se réunit une fois par mois (un samedi matin) dans les locaux de la Friche Belle de Mai.
Plusieurs membres d’un Centre Ville Pour Tous se sont associés à cette démarche dans l’intention d’alerter sur les dérives possible d’une année d’effervescence culturelle qui se ferait sans tenir compte des conditions de vie et de logement des habitants du centre ville, ou - plus gravement - en accroissant les pressions qui s’exercent déjà sur eux, au nom de l’image de la ville.
 

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