Document de travail - 6/04/2010

Marseille en 2015

 
Marseille Provence 2013 sera passé par là, grand ou moyen succès, les lieux de culture se seront mobilisés, un vent frais a soufflé sur la ville, un mouvement de coopération a circulé entre les villes de l’aire métropolitaine faisant (un peu) vibrer l’espoir d’un avenir davantage commun, les investisseur privés ont joué le jeu - profitant de l’occasion pour se faire connaître davantage – se découvrant des capacités d’accompagner les acteurs culturels et de tisseurs de lien social. Un certain nombre d’événements se sont poursuivis au-delà de l’année 2013 et quelques lieux culturels marquent davantage l’imaginaire des marseillais.
La forme que prendra Marseille-Provence 2013 déterminera ce que sera Marseille au-delà de 2013.
Mais dans le fond, Marseille 2013 s’est déroulé d’une façon qui a été plus ou moins en adéquation avec la ville de Marseille, plus précisément avec les aspirations de ses habitants, de ses lieux de création, ce qui s’est passé en a comblé certains, mais en a déçu beaucoup d’autres. Marseille 2013 s’est situé entre 2 images très contrastées qu’il est important d’analyser avant afin d’éclairer le choix. Ces 2 images contrastées peuvent être présentées comme des scénarios.
 
Scénario 1 : Marseille 2013 au service de « l’attractivité » et de « la vitrine »
 
Sur le plan culturel
Les moyens sont limités, on a rattrapé les choses grâce au privé surtout (et un peu grâce à l’Etat)
L’équipe de pilotage considère qu’elle a surtout la charge de coordonner la communication, pour le reste elle a surtout à laisser faire
On est dans les grands coups culturels (Royal de Luxe, opéra de Berlin, grandes troupes parisiennes)
Il fallait à toute force donner le change face aux mauvaises concertations et à la grogne de nombreux acteurs qui se considèrent comme marginalisés
En même temps, il ne fallait surtout pas donner une image misérabiliste
Et profiter de l’occasion pour faire de la communication
Travailler d’abord l’image, pour rendre la ville attractive (un profil, architectural et festif, prometteur pour une métropole du sud, pour une capitale méditerranéenne)
Des marques très importantes, populaires (comme Coca-Cola, Mac Do ou Adidas) mais aussi de prestige, emportés par LVMH sponsorisent de grands événements, le privé sauve un peu (ou beaucoup) la fête
Les vraies initiatives viennent d’ailleurs (des non marseillais, des labels privées, des investisseurs, de l’Etat, etc.)
Heureusement, on vient de loin pour tel ou tel événement annoncé par une belle publicité
Les investisseurs privés jouent le jeu, sous réserve d’en tirer des bénéfices importants
Le Département et la Région, soumis de force à une complémentarité plus grande entre eux (conseillers territoriaux en place en 2014), se sont ralliés au projet de Marseille (soutenu par l’Etat, la Ville, la Chambre de Commerce et les investisseurs privés) sous réserve de contreparties (soutien à un certain nombre d’acteurs de terrain et accompagnement des actions culturelles des villes moyennes)
L’Etat a contribué à sauver l’opération, il a contribué à faire taire la cacophonie des collectivités locales il a aidé à gommer les incapacités de la ville
 
Sur le plan de l’urbanisme et de l’habitat
 
L’effet vitrine emporte beaucoup de choses sur son passage
La piétonisation du Vieux-Port est peu ou prou un succès
Le MUCEM et la Villa méditerranéenne sont enfin réalisés
Deux tours sur trois sont réalisés sur les Quais d’Arenc, ainsi que les 40 000 m² de commerces des Terrasses du Port.
Un espace vert – plus ou moins contrôlé et propre – s’est mis en place autour de la Porte d’Aix, repoussant un peu la limite des quartiers nord
Les investisseurs privés ont une place majeure, ils sont considérés comme ceux qui ont sauvé l’opération
Les prix sont repartis à la hausse après la crise, portant l’image nouvelle et en profitant
Un deal - en sous-main - entre les investisseurs et l’Etat a repris en mains la réhabilitation de la rue de le République, les habitants anciens ne sont plus qu’à l’état de vestige, l’essentiel est maintenant acquis pas des propriétaires nouveaux : des habitants aisés
Belsunce s’est un peu « assaini », offrant davantage une image de quartier du XVII-XVIIIème siècle, à en juger par les façades et devantures
Noailles a été un peu maîtrisé dans son pourtour, dans ses ouvertures sur la Canebière en particulier, son caractère méditerranéen est mis en valeur pour expliquer sa spécificité
Dans les logements, les conditions de vie restent difficiles, marchands de sommeil un peu contenus mais spéculation soutenue conduisant à des loyers élevés.
Sur le plan politique
L’Evénement est le reflet des résultats des législatives de 2012, les députés issus du vote ont aidé à la réussite du Marseille Provence 2013 de leurs rêves.
 
Commentaire sur ce scénario : Il fallait sauver JC Gaudin et sa majorité pour les municipales de 2012, et au-delà ; mais la soumission de la ville au privé s’est aggravée, malgré l’épisode de la crise de 2009 qui les a éprouvés ; il y a eu, grâce à Marseille 2013, un accélérateur de gentryfication, derrière les devantures et la vitrine, la pauvreté s’est accrue (confortement des marchands de sommeil) ; le contraste entre riches et pauvres s’est accentué ; le centre traditionnel, commerces et bureaux, est affaibli, les plus dynamiques partent peu à peu vers Euroméditerranée, les friches de bureaux et de commerces se sont développées ; à Noailles l’espace public et les conditions de vie dans les logements se sont dégradés ; à l’inverse de ce qui aurait dû se profiler, les 2 camps se sont crispés (l’Etat, la ville et les investisseurs, face à la Région, au département et à la CUM) et les relations entre Marseille et les villes grandes ou moyennes de la métropole ne se sont pas tissées ; les autres villes ont tiré peu ou prou les marrons du feu à leur niveau, en terme d’image ; si l’idée de recommencer certains événements 2 ans plus tard a été gagnée, c’est plutôt sous la houlette de Adidas et de Constructa que cela pourrait se faire… enfin, les élections municipales qui se profilent pour 2014 portent tout naturellement Guy Tessier à la mairie de Marseille, après quelques frictions internes sévères et après une bataille frontale face à JN Guérini.
 
 
Scénario 2 : Marseille 2013 porté par ses acteurs de terrain

Sur le plan culturel
Les moyens sont limités, le choix a été de faire avec (c’est-à-dire de profiler une année festive, moins couteuse, et plus participative)
Une équipe en charge du projet d’ensemble est en place, les uns et les autres ont joué « collectif » auprès d’elle
Au lieu de faire un appel massif au privé, le choix a été fait de sauver l’année par la convergence maximum, entre collectivités publiques, entre lieux de culture et de création de différents niveaux, et en organisant de grands moments qui donnent leurs chances à beaucoup d’initiatives et d’initiateurs
Quelques grands événements culturels ont marqué des façon forte l’imaginaire
Les structures, les créateurs et les acteurs culturels les plus divers ont participé aux événements
Les habitants vivent cette année 2013 comme ponctuée de moments spectaculaires - concernant toute la ville centre, les villes associés ou plus locaux - qui enchantent un peu leur vie, et participent au plaisir du vivre ensemble
On vient de loin pour regarder et participer car on sent qu’un vent nouveau souffle sur cette ville peu connue
Les investisseurs privés ont pris une place importante, mais leur rôle de mécénat est coordonné, et - plus ou moins - contrôlé en fonction du projet d’ensemble
 
Sur le plan de l’urbanisme et de l’habitat
 
Le choix n’a pas été fait de terminer à toute force les grands investissements culturels projets culturels, le MUCEM ne pourra pas être inauguré dans l’année, mais on peut visiter le chantier, et le regarder depuis la villa de la Méditerranée
Le jardin de la Porte d’Aix a permis de détourner la circulation mais dans un esprit d’accès aux déplacements doux (piétons, vélo) et de jonction entre les quartiers
Des transports collectifs de toutes sortes ont été mis en place pour passer sur le Vieux-Port piétonnisé et pour accéder à tous les lieux de vie culturelle aux 4 coins de la ville
La rue de la République a changé, l’Etat s’appuyant sur la CDC a repris la main et produit du logement destiné aux couches moyennes.
Belsunce et Noailles ont évolué, dans un sens plus respectueux des habitants, les investisseurs ne font plus la pluie et le beau temps, des loyers contenus ont contribué à faire reculer les marchands de sommeil et, par-delà la façade, le cadre de vie a été amélioré
Les poches de misères sont encore nombreuses, mais peu à peu l’habitat se rénove avec le souci de garder ou de reloger les habitants.
Sur le plan politique
Marseille Provence 2013 fait suite aux législatives de 2012 qui a donné une majorité de gauche, et ce qui se passe au cours de cette année exprime une évolution de fond pour la ville.
 
Commentaire sur ce scénario : Un travail très important de « couture » a été conduit, couture entre les différentes institutions et collectivités pour réaliser une année moins voyante mais plus qualitative, dont les différents communes concernées ont peu ou prou bénéficié, couture entre les différents acteurs culturels et créateurs de différents niveaux, un grand nombre d’entre eux y ont trouvé une occasion de s’exprimer et d’offrir leur savoir-faire, implication du grand public dans des événements dont ils ont été aussi acteurs ; pour la vie culturelle future, des points ont été marqués, la demande de recommencer certains grands moment a été clairement exprimée, mais sur la base de projets à re-construire en commun ; le cadre de vie des marseillais a un peu profité de l’événement ; le bâti n’a pas été boosté par la spéculation, préservant le niveau des loyers, et le renouveau du désir de vivre en centre ville a contribuer à redonner aux propriétaires le goût de réhabiliter leurs logements ; l’idée de métropole est favorisée par la réalité du projet culturel métropolitain réalisé en commun. Cette évolution de fond, en conjonction avec les présidentielles et les législatives de 2012, laisse entrevoir pour 2014 des élections municipales en faveur de la gauche.
 
Marseille 2015 sera un peu ce que Marseille-Provence 2013 aura été. Quoiqu’on dise, la ville que nous voulons en 2015 et au-delà sera fortement impacté par ce que cette année 2013 sera.
 
Il n’y a pas de projet culturel qui ne soit pas intimement rattaché au projet de ville, au projet de métropole que choisissent ses acteurs, ses institutions et ses habitants.
 
Christian de Leusse, le 15 mars 2010
( avec Patrick Lacoste)
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Ce texte est fait dans le cadre d’un groupe de réflexion sur Marseille Provence 2013 s’est mis en place depuis quelques mois. Il se réunit une fois par mois (un samedi matin) dans les locaux de la Friche Belle de Mai.
Plusieurs membres d’un Centre Ville Pour Tous se sont associés à cette démarche dans l’intention d’alerter sur les dérives possible d’une année d’effervescence culturelle qui se ferait sans tenir compte des conditions de vie et de logement des habitants du centre ville, ou - plus gravement - en accroissant les pressions qui s’exercent déjà sur eux, au nom de l’image de la ville.
 

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Mise à jour : dimanche 7 mai 2017 | Mentions légales | Suivre la vie du site RSS 2.0