Compte-rendu - 16/04/2012

« Coup d’éclat sur la rue d’Aubagne : approche anthropologique »

 

6ème séance formation-conférence-débat 2011-2012

Jeudi 15 mars 2012
sur
« Coup d’éclat sur la rue d’Aubagne : approche anthropologique »

Avec :
Chantal DECKMYN

architecte et sociologue
association Lire La Ville

Rappel du cadrage CVPT : La rue d’Aubagne est un axe vital du quartier Noailles.
Elle mérite une grande attention des autorités publiques. Mais surtout pas un traitement technocratique uniquement destiné à faciliter la circulation et à homogénéiser les devantures commerciales pour les mettre aux normes.
Elle mérite beaucoup mieux que cela.

Une remise en état attentive est possible, à travers un dialogue étroit entre des artistes, les commerçants et les habitants.
On peut tout à la fois développer la participation des commerçants, insérer économiquement des personnes, aider au développement économique, augmenter l’attractivité de la rue, favoriser la sûreté, en s’appuyant sur les "racines" (historiques, sociales) de la rue et en mettant en place une gestion urbaine de qualité.

C’est le pari que fait notre invitée, avec de nombreuses illustrations sur ce qu’il est possible de faire, pour peu qu’on prenne le temps de s’approcher davantage des résidants de la rue.

Chantal Deckmyn :
L’association Lire la Ville existe depuis 1997 et s’est donné 2 objectifs : d’une part lire les compétences des personnes en vue de les aider à trouver leur activité professionnelle, d’autre part lire les espaces institutionnels ou urbains en vue de les améliorer à partir de ce qu’ils sont déjà.
Pour lire les compétences des personnes, nous commençons par établir avec elles le récit de leur vie. Ceux que nous recevons actuellement, environ 90 par an, sont dits sans qualification et en grande difficulté. Pour autant nous savons par expérience que, “qualifié“ ou non, tout un chacun ne cesse de développer des compétences sa vie durant. Reste que, pour repérer ces compétences, il faut résoudre un problème de méthode. En effet chacun est le seul à avoir une connaissance complète de sa propre vie, mais il est aussi le plus mal placé pour repérer, analyser et surtout évaluer ses propres compétences : elles sont perdues dans le flot des souvenirs, brouillées par les sentiments et surtout les jugements associés.
Pour les discerner puis considérer leurs caractéristiques, il faut quelqu’un d’autre, un regard extérieur, mais un regard extérieur particulier, n’opérant aucun jugement – ni moral ni normatif – un regard précis et attentif, capable de distinguer des formes, voire de les “constituer“ (1)de manière à les rendre visible. Il faut amener les personnes à reconnaître leurs qualités et caractéristiques personnelles et leur montrer comment elles peuvent les utiliser professionnellement.
Lorsque nous nous attachons à lire les espaces, nous ne travaillons pas différemment. La première analogie avec la forme urbaine est la suivante : de même que toute personne a une valeur, il n’existe pas de lieu vide ou sans valeur. Ainsi, qu’il s’agisse de personnes ou de lieux, nous nous attachons à repérer non pas ce qui manque ou ne va pas, mais ce qui existe. Et ce qu’on trouve ici de particulier
En second lieu, qu’il s’agisse de personnes ou de lieux, nous nous intéressons particulièrement à ce qui se négocie sur cette frontière : entre vie personnelle et vie professionnelle chez les personnes, entre espace privé et espace public, ou encore entre intérêt individuel et intérêt collectif, dans l’espace urbain. Nous nous intéressons à ce troisième espace qui est précisément celui de leur rencontre, là où nous pensons que tout se joue : l’urbanité, la civilité, l’humanité.
Enfin le regard que nous portons sur les espaces doit œuvrer dans le registre de l’attention à la forme, là aussi il doit parvenir à se dégager d’un jugement moral ou normatif.

Pour parler de notre travail sur la rue d’Aubagne, nous disons qu’il correspond davantage à une démarche d’urbanité que d’urbanisme, une démarche qui prend en compte la forme urbaine mais aussi les usages, l’économie, les emplois et le reste.
L’idée est de travailler en même temps sur l’ensemble des registres habituellement découpés dans les politiques sociales et urbaines, à savoir : embellissement, développement économique, tourisme, mais aussi participation, insertion, “développement durable“, sûreté urbaine et gestion urbaine de proximité.
Au début notre étude-action englobait un périmètre plus large : de la rue d’Aubagne à la halle Puget, incluant la place de halle Delacroix. C’est la 3ème année que nous sommes engagés dans cette démarche, participative par nature, avec selon les années le soutien de la Région, du CUCS, du DSU, du Département et en principe du FEDER.
Pour nous, la rue d’Aubagne est un trésor. C’est une rue magnifique et, au sens propre du terme, extra-ordinaire : elle n’a en effet rien à voir avec ce que l’on trouve de façon ordinaire et uniforme dans les zones piétonnes de toute l’Europe. Ici il n’y a ni franchises ni marques, uniquement des commerces originaux, avec une force d’attractivité touristique réelle, et un rayonnement très large (les produits comme les clients et les visiteurs viennent de très loin). Mais c’est un trésor bien mal traité : la rue semble laissée à l’abandon et son état se dégrade progressivement, entrainant le désespoir des commerçants dont certains finissent par fermer boutique.
À Lire La Ville, ce sont surtout les artistes Claude Queyrel et Pascale Stauth, qui ont travaillé sur ce projet. Ils sont partis de la politique anti-tags de la Ville de Marseille et de ses techniques de recouvrement qui, ne disposant que de 4 ou 6 teintes pour l’ensemble de la ville, créent des "tâches de propreté". En étant attentifs et fidèles aux matériaux, aux formes et aux couleurs existantes, on pouvait affiner cette approche jusqu’à une sorte de “restauration du patrimoine présent“, celui qui a été créé par les habitants et les commerçants : ni une remise aux normes ni une conservation patrimoniale dans un sens historique, mais la proposition d’une amélioration à la fois notable, vivante et respectueuse : “refaire les propretés“, remettre en état les devantures, rehausser les couleurs et rafraîchir toute la rue dans son rez-de-chaussée.
L’espace public d’une rue, ce n’est pas seulement sa chaussée, c’est au moins autant la succession des façades qui la bordent de part et d’autre.
Dans la majorité des cas, s’il n’est pas bordé par l’espace privé, l’espace public perd à la fois sa forme et son sens. C’est la peau de l’espace privé qui crée ce contenant que forme l’espace public, celui qui entoure le citoyen et sans lequel le citoyen peinerait à exercer son “droit de cité“.
C’est pourquoi nous soutenons que, rue d’Aubagne, il faut cesser ce jeu de “je-te-tiens-tu-me-tiens-par-la-barbichette“ où chacun, des autorités publiques et des habitants, attend l’autre pour commencer à être vertueux : chacun attend que l’autre donne des signes de sa bonne volonté en termes d’entretien et de civisme. Nous disons que c’est au plus fort de lâcher, que c’est à l’autorité publique de reprendre la main sur l’espace public, pas seulement sur l’espace public administratif (le sol) mais aussi sur l’espace public réel, l’air dans lequel on vit, on échange et on circule, son volume et ses bords. Nous affirmons que le bénéfice sera sans commune mesure avec la modicité de l’investissement. L’objectif est de “renverser la vapeur“, que l’intervention soit à la fois artistique et décisive, efficace.
Nous l’avons pensée comme un mouvement, une manifestation festive, c’est pourquoi nous sommes allés chercher la compagnie des arts de la rue ILOTOPIE qui saura mettre en œuvre le chantier de façon professionnelle mais aussi comme un spectacle et comme une fête. Chantier qui constituera également une occasion d’apprentissage ou d’insertion pour ceux des habitants qui souhaiteraient y participer : c’est une partie importante du projet.
Pour l’instant, nous achevons le relevé intégral des rez-de-chaussée de la rue, avec 133 propositions, une par numéro. Il s’agit d’un travail à la fois modeste et exhaustif.
Nous faisons une fiche par commerce, avec une vue “avant“ et une vue “après“, le nuancier correspondant à l’état actuel, le descriptif des petites réparations à faire, la surface à peindre, etc. Chaque proposition reprend les logiques de forme et de décor existantes ; nous prévoyons l’enlèvement des éléments désaffectés, des câbles inutiles, la reprise des ceux qui pendouillent, le rebouchage des trous, la restauration de certains linteaux, la remise en place des numéros et des plaques de rue dont beaucoup ont disparu (alors que savoir où l’on est dans une rue, c’est tout de même la moindre des choses, et pas seulement pour le facteur ou les visiteurs), etc.
Bien entendu chacun des commerçants sera consulté, le cas échéant le projet sera modifié selon ses indications, et aucune des fiches ne sera opérationnelle sans qu’il ait délivré son “bon à tirer“. Une petite vidéo de présentation est mise au point et on pourra consulter par internet le nouvel aspect de la rue sur toute sa longueur ainsi que les fiches pour chaque numéro. La partie étude doit être terminée à la fin du 1er semestre, le chantier devrait se dérouler au cours du 2ème semestre.
Dès le début du chantier un “Atelier permanent“ de la rue d’Aubagne sera ouvert dans un local en rez-de-chaussée : il abritera un lieu d’exposition et de débat du projet, mais aussi deux “cantonniers“ et la logistique nécessaire à l’entretien de la rue après le chantier. Cet atelier est l’une des conditions de réussite de l’opération, car une remise en état sans l’accompagnement d’une maintenance au long cours annulerait tout ce bel effort et hypothèquerait gravement toute tentative ultérieure.

Remarques et questions posées :

1- Pour une fois, apparaît un projet doux pour ce quartier et de ce point de vue c’est passionnant.
2- Le fait que la rue soit en zone de protection de patrimoine est un atout ; l’Atelier du patrimoine est intéressé ; l’Unesco a lancé l’idée des villes créatives ; on espère que le projet ANRU-GPV s’intéresse aussi la rue d’Aubagne ; idem pour la SOLEAM.
3- La rue fait 580 m de long, l’estimation du coût pour la réalisation est de 200 000 € ; les financements sont déjà difficiles à mobiliser pour la partie étude, certains financeurs sont frileux, d’autres se rétractent ; le montage du budget de la partie réalisation est en cours, mais le moins qu’on puisse dire c’est que tout cela ne va pas de soi...
4- Outre l’aspect financier, la question principale à laquelle le projet se heurte est juridique : compte tenu du fait qu’il s’agit de rez-de-chaussée et de commerces privés, l’apport de crédits publics risque d’être perçus comme une intervention abusive (même si on a obtenu l’accord de tous les commerçants, un habitant pourrait se plaindre qu’on ait repeint sa façade, réparé sa porte ou son seuil) ou un facteur de distorsion de concurrence (un commerçant de la rue voisine pourrait se plaindre de ne pas bénéficier de la même faveur).
5- En même temps ce dernier argument est un prétexte à la non-intervention publique… on pourrait penser très différemment et, au contraire, d’une part se préparer à affronter un (improbable) procès, d’autre part considérer comme une opportunité heureuse le fait que d’autres commerçants, voire une autre rue demande le même traitement.
6- Est-il possible de faire jouer la dimension artistique, cela a permis de contourner les contraintes pour la transformation de certains espaces publics (cf. la démarche "Plus belle la rue" sur la rue d’Arc où piétonisation et végétalisation sont liées, ainsi que le projet de plantations dans la rue Chateauredon). 
7- Il y a plusieurs associations de commerçants à impliquer ; il va falloir consacrer une période pour préparer et impliquer commerçants et habitants dans cette action (concertation, ballade urbaine, etc.). À noter toutefois : on ne va pas chercher à tout prix à convaincre les commerçants, ceux qui ne le souhaiteront pas ne seront pas concernés.
8- On peut penser que cette démarche va avoir un effet "boule de neige" : on pourrait commencer par un segment significatif de la rue et s’il y a accord et réalisation, il y aura certainement un effet d’entraînement, les habitants et les commerçants viendront sans doute eux-mêmes demander à être inclus dans le projet.
9- Au delà, l’idée d’ouvrir un atelier permanent de la rue, susceptible d’accueillir et d’informer les nouveaux venus, de repeindre au fur et à mesure que ça se dégrade, paraît en effet indispensable.

(1) Dans le sens où la justice emploie le mot lorsqu’elle on parle de "constituer les faits".


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