Compte-rendu - 8/06/2012

"Retour sur Belsunce"

8ème séance formation-conférence-débat 2011-2012

 

Mardi 23 mai 2012

sur

"Retour sur Belsunce" 

 

Avec :

Thierry DUROUSSEAU
Historien de l’architecture

 Rappel du cadrage CVPT : Le quartier Belsunce conçu comme une extension de la ville, est réalisé au XVIIème et XVIIIème siècle.

Transformé après la révolution, il est insularisé au cours du XXème siècle.

Composé de façon régulière, les formes urbaines et architecturales y restent des témoignages encore lisibles.

Lieu des transits internationaux, Belsunce souffre d’un manque chronique d’investissement et marque l’incompréhension de la part d’une mairie qui rêve d’un quartier requalifié ouvert aux nouveaux habitants et au tourisme.

Mis médiocrement en valeur, quel avenir pour Belsunce au moment où les pouvoirs publics engage une réévaluation purement technique du bâti ?

Cette démarche qui touche l’ensemble du centre de la ville, rebaptisé pour l’occasion “cœur de ville“, rappelle les conditions qui ont fondés certaines approches du quartier, il y a vingt cinq ans. Revisiter Belsunce est sans doute la meilleure manière d’engager la discussion au delà des seules limites du quartier.

L’association CVPT vous invite à confronter la connaissance historique et la réalité sociale et économique d’un quartier en donnant la parole à un connaisseur familier de ce quartier.

Thierry Durousseau :

Il y a eu au milieu des années 1980 une manifestation de l’extrême droite contre le "quartier" Belsunce, cela n’était pas sans rappeler les pogroms contre des quartiers au XVIème et XVIIème siècle. Et votre association, CVPT, a bien noté qu’aujourd’hui au nom de la résorption de l’habitat indigne, on continue à démolir dans le centre ville.

C’est en 1990 que j’ai rédigé l’ouvrage "Belsunce, Figure de ville" (Edisud) afin de donner une lecture claire du quartier contre la simple désignation idéologique.

A la fin du XVIème siècle, le Duc de Guise rétabli l’ordre royal à Marseille et déjà Rubens représente l’arrivée de Marie de Médicis au port, elle est alors sur le chemin pour aller rejoindre son futur époux, Henri IV.

Les cartes rassemblées aux archives de la Marine montrent la ville d’alors, réduite à ce qu’est aujourd’hui le quartier du Panier avec ses manufactures en lisière et sur l’autre rive le grand domaine du gouverneur, duc de Guise.

La ville ancienne s’étend jusqu’à l’axe du Cours sur qui la tangente, c’est au-delà des anciens remparts que se formera la ville neuve où se trouve le quartier Belsunce.

Le siècle de Louis XIV commence par l’affrontement entre les Messieurs de Marseille et le Roi, la ville sera réduite en 1660, et ce ne sont plus les échevins qui gèreront la ville mais les intendants royaux, tel Nicolas Arnoul, en charge de l’extension de la cité. C’est à ce moment-là qu’apparaîtront les premières spéculations foncières.

Les deux forts – Saint-Nicolas et Saint Jean – sont édifiés autant pour défendre la ville que pour la contrôler. Le port est occupé pour une bonne part par l’arsenal des galères, ce qui dans les faits stérilise 1/3 du port.

Les couvents et leurs cloîtres s’installent à l’intérieur des nouveaux remparts et fonctionnent comme une zone tampon de surveillance, car seuls les religieux ont à y être.

Et des campagnes, avec leurs bastides, commencent à s’installer à l’extérieur. Emile Zola dans "Nais Micoulin" raconte comment ces campagnes servent d’approvisionnement aux habitants de la ville, à travers le rôle que joue la servante pour acheminer des provisions et échanger des nouvelles.

Lorsque les couvents laisseront la place à l’extension de la ville à la fin du XVIIIème, C’est donc un quartier nouveau qui s’édifie, un quartier baroque régi par 3 principes de tracés : l’échiquier symbole de l’ordre moderne, la figure du trident apportée par la Renaissance italienne, et la persistance des chemins anciens qui sortent le ville, la rue de la Palud qui se branche sur la rue de Rome est l’une de ces voies anciennes (mais au-delà les chemins vers Toulon, Aubagne, Cassis ou au nord vers Aix, les rues d’aujourd’hui ont gardé ces noms anciens).

En 1780 les terrains des arsenaux sont lotis autour de l’Opéra, avec les architectes Benard et Claude-Nicolas Ledoux (Ledoux auteur du théâtre de Besançon modèle de l’hémicycle de l’assemblée nationale). Les canaux de l’arsenal sont conservés autour de ces lotissements, constitués de domaines, dédiés au commerce d’entrepôts.

Pierre Puget, le sculpteur, est inspecteur des marbres de l’intendant Fouquet, il se forme à Rome, pratique la sculpture baroque à Gènes ; en 1680 il fait un projet pour le fond du port avec pour axe la Canebière, inspiré du baroque italien. La France, de Louis XIV à rompu avec ce style et l’académie exhorte au classicisme ; Lebrun fera échouer le projet (la mobilisation de crédits pour la guerre en sera le prétexte).

Puget dessine le Cours (Belsunce) avec une architecture homogène, son modèle est la Strada Nova à Gènes uniquement bordée de palais aristocratiques. Le tableau sur la peste de 1720 par Michel Serre représente le Cours selon la mentalité baroque : à la fois dans l’horreur de l’épidémie et la beauté des alignements de pierre.

La maison Olive en fond du Cours (angle rue d’Aix-rue Nationale) dont les sculptures sont d’un disciple de Puget, est typique du "3 fenêtres" de aristocratie commerçante marseillaise. Sous l’étage noble (piano nobile), dans l’étage entressolé, les riches marchands logeaient les officiers des navires de passage à Marseille. La maison de l’échevin Franciscou, aujourd’hui détruite, obéissait aux mêmes canons.

Les biens d’église nationalisés par la République révolutionnaire ont été vendus aux enchères et lotis, on y logera des immeubles serrés, parfois jusqu’à une seule fenêtre, sur des petites parcelles en bordure de couvents.

Sous le règne de Napoléon III est créée la rue Impériale (rue de la République), avec de gigantesques travaux de terrassement, on creuse jusqu’à 40m d’épaisseur de rochers en son centre. La population a été dispersée autour de la ville, dans les 101 villages qui constitueront le futur hinterland agricole et industriel de Marseille. La percée de la rue Colbert, sera moins bien exécutée, de nombreux éboulements eurent lieux.

Un projet de grand centre directionnel lié aux colonies est envisagé en 1920. Paradoxalement, on créait des banques à Marseille, alors que la France était encore en guerre.

Puget réalisera une maison manifeste à l’angle rue de la Palud-rue de Rome proposant un modèle de maison d’angle qui puisse se loger dans les faisceaux divergents des rues.

La Halle Puget (édifiée par un maçon, parent de Puget) est moitié poissonnerie, moitié halle aux viandes. Elle deviendra bien d’autres choses par la suite : église en remplacement de l’église Saint Martin (détruite lors du percement de la rue Colbert) ou commissariat de police après la guerre.

Les rues de Belsunce sont dédiées à des hôtels particuliers, avec une architecture de pierre et des façades ordonnancées et décorées. Mais aussi à des manufactures comme la fabrique de velours de Gènes (entre rue de la Fare et rue Longue des Capucins).

Aujourd’hui la SOLEAM prévoit la "réhabilitation" de 3 400 immeubles (ils concernent Belsunce pour certains) sur 35 pôles…

 

Remarques complémentaires :

- Si l’on en juge par la démographie de la vile 950 000 hab en 1936 (certes les chiffres sont faux peut-être 850 000 à 900 000) c’est-à-dire les chiffres de 1990 (800 000) ou 2000 (850 000), on se rend compte de l’extrême densité démographique sur un espace beaucoup plus petit avant-guerre

- Il fallait restaurer Belsunce au lieu d’une pseudo réhabilitation au nom d’on ne sait quel "revival" provençal. On a travestit la ville en voulant ruraliser ces quartiers centraux, échouant encore à former des corps de métier qualifiés pour restaurer la ville. L’occasion de sortir le bâti ancien des mains d’entreprises peu soucieuse du savoir-faire sa main d’œuvre, n’aura pas eu lieu.

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