La Marseillaise - 26/10/2013

Curieux des effets de la rénovation urbaine

Avec ses 70 structures résidentes, la Friche La Belle de Mai, équipement culturel en perpétuelle mutation, attire 150 000 visiteurs par an dans un quartier laissé à l’abandon des politiques de requalification urbaine.

« Un jour, je rencontre Bernard Latarjet, (à la direction de l’association chargée d’organiser Marseille-Provence 2013, capitale européenne de la culture, de 2006 à 2010, ndlr). Je l’interroge sur les rapports entre la démocratie culturelle et les processus de gentrification (*) et il me répond c’est pas mon problème » s’étonne encore Philippe Foulquié, chef de chantier jusqu’en 2012, du village artistique né en 1992 des friches de la manufacture de tabacs du quartier populaire de la Belle de Mai, dans le 3e arrondissement de Marseille. « Or, force est de constater qu’un peu partout dans la ville, il y a pas mal de mouvements populaires, de gens qui s’interrogent sur leur territoire et ses transformations, sur la place du citoyen dans la ville. Il y a des projets de résistance. Avec Un Centre Ville Pour Tous, on a donc démarré en 2009 des cycles rencontres à la Friche. L’idée, c’est que le citoyen reprenne la parole. Et il faut bien avouer que les premiers à bouger sur ce terrain-là ce sont les artistes, pas les institutions ».

La FSU, la revue Faire Savoirs, la Scène nationale du Merlan, Les Amis du Roi des Aulnes, le Goethe Institut, le Centre Franco-allemand, sont venus gonfler les rangs de Pensons le matin. Réunis en matinée tous les premiers samedis du mois, sur le principe des universités populaires, ces artistes, opérateurs culturels, universitaires et militants du droit à la ville pour tous, interrogent : « un projet culturel doit-il fatalement accompagner ou provoquer des processus de gentrification ? » Et « tous les groupes de réflexion tendent à démontrer les mécanismes de ségrégation urbains à l’oeuvre », analyse Patrick Lacoste de l’association Un Centre Ville Pour Tous qui lutte depuis 15 ans contre l’exclusion du centre ville des populations pauvres dans les opérations de rénovation urbaines.

« Il s’agit de comprendre comment on fabrique la ville, pour qui et pour quels effets. Marseille est un laboratoire négativement exemplaire à ce titre, avec en son coeur des ségrégations sociales et territoriales très nettes ». On trouve en effet La Cadenelle, le 5e quartier le plus riche de France et la Belle de Mai-Saint Mauront, le quartier le plus pauvre de l’hexagone, à la limite des toutes les opérations de réhabilitation. « Il est notable qu’il ait fallu redessiner le périmètre d’Euroméditerranée 2 pour que l’établissement public foncier ne contourne pas complètement ce quartier », souligne le militant. Et comme « la concertation, ils ne savent pas faire », la population ne s’est pas résignée, les voix de la fronde qui se sont élevées émanant surtout de structures associatives et d’artistes, comme le Collectif des brouettes et autres « frichistes ».

De même, « au Panier, à Belsunce ou à Noailles dans opérations de transformation urbaine menées à coup de PRI et autres OPAH (périmètre de restauration immobilière, Opération programmée d’amélioration de l’habitat), il y a eu beaucoup de blessés », rappelle Patrick Lacoste. Mais les résistances commencent à porter leurs fruits et on le voit aujourd’hui, l’aménageur de la ville Marseille Aménagement est épinglé par la Chambre régionale des comptes, notamment pour un travail non effectué. Plus récemment, l’opération de requalification de la Rue de la République « a poussé au déplacement de près de 400 personnes éligibles au logement social hors du centre. Or encore aujourd’hui, l’immeuble Le Quai que le fonds de pension américain Lone Star mettait sur le marché jusqu’à 6000 euros le m2 peine à faire le plein ».

Née de cette expérience, « La Ville à l’épreuve de la Démocratie » démarre aujourd’hui à la Friche La Belle de Mai, et s’étend dans la ville de Marseille. L’occasion pour chacun, jusqu’au 27 octobre, d’y rencontrer des architectes, des historiens, des philosophes, des artistes, des urbanistes, des écrivains et même des montreurs d’ours en béton (ainsi se définit Nicolas Memain, urbaniste sans diplôme) venus de quatre ports d’Europe et de Méditerranée en pleine transformation, Marseille, Istanbul, Hambourg et Tanger. Cette invitation au débat, aux rencontres, aux balades urbaines et aux propositions artistiques diverses s’adresse « non pas aux experts mais à tous les curieux », précise Philippe Foulquié. Trois jours pour faire jouer la démocratie dans les décisions politiques. Il s’agit de partager et de croiser les expériences pour mieux être acteur de son propre territoire.

« On s’est attaché à chercher comment autour de ces questions aux forts enjeux sociaux, on pouvait organiser des événements culturels. Car il y a dans l’art une liberté de ton qui donne à voir à tous », insiste Philippe Foulquié. En plus du colloque international « fabriquer la ville » et des débats organisés à la Friche, dans la lignée des balades patrimoniales initiées par l’Hôtel du Nord, « La ville à l’épreuve de la démocratie » propose de « penser avec les pieds », avec cette arrière-pensée saugrenue : « Sur le fond on met la Capitale culture en débat ».

Reportage : Myriam Guillaume

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