Le Monde.fr - 6/01/2017

De l’importance exercée par l’habitat sur la pauvreté


Recherches. Les sciences économiques sont en train de découvrir ce que les sociologues savent depuis longtemps : l’homme est un animal social.

LE MONDE ECONOMIE |

05.01.2017 à 11h23

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L’effet du lieu ou du pays de résidence dans la persistance de la pauvreté est bien connu non seulement des chercheurs mais instinctivement de nous tous. Si un Nigérien ou un Haïtien a de bien meilleures chances de réussir économiquement aux Etats-Unis que dans son pays d’origine, c’est parce que sa réussite dépend non seulement de ses qualités personnelles mais aussi de la culture et de l’infrastructure économique dans lesquelles il se trouve.

Ce constat pourtant banal rend d’autant plus difficile à comprendre la persistance de la pauvreté régionale au sein d’un pays où il n’y a pas d’obstacle formel à la mobilité géographique. Qu’est-ce qui empêche un habitant du Mezzogiorno de bouger s’il est plus productif dans le nord de l’Italie ? Et s’il y a de véritables obstacles, l’action publique peut-elle parvenir à les diminuer ?

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Un programme expérimental en Inde visant justement à augmenter la mobilité des habitants pauvres de certains quartiers défavorisés des grandes villes vient d’être évalué par des chercheurs, et les résultats sont à la fois instructifs et décevants (« Moving to Opportunity or Isolation ? Network Effects of a Randomized Housing Lottery in Urban India », par Sharon Barnhardt, Erica Field et Rohini Pande, American Economic Journal : Applied Economics, 2016, 9-1).

Sentiment d’isolement

Dans l’Etat de Gujarat, 497 femmes habitant des bidonvilles d’Ahmedabad ont participé à une loterie qui proposait à près du quart des inscrites un logement subventionné de meilleure qualité dans un quartier a priori plus favorisé. Quatorze ans après, les chercheurs ont pu contacter 89 % des participantes à la loterie pour comparer les situations des gagnantes et des perdantes.

Celles qui ont été relogées bénéficiaient de meilleures conditions de logement, mais ne montraient aucune différence avec les autres en termes de revenus ou de capital humain. Le programme n’a donc pas servi de tremplin économique. Plus surprenant : 34 % des gagnantes à la loterie n’ont jamais voulu profiter du relogement, et 32 % des relogées ont fini par quitter leur nouveau logement.

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L’explication de ce comportement semble avoir été le sentiment d’isolement éprouvé par les relogées dans leur nouvelle résidence. Les femmes relogées se sont déclarées éloignées des autres membres de leur famille et de leur caste, qui reste un point de repère encore très important dans les villes indiennes. Elles ont moins pu bénéficier que les femmes non relogées d’emprunts informels auprès de leurs proches pour faire face à des imprévus.

Bénéfices négligeables

Les auteurs finissent par conclure que les bénéfices de ce programme, très coûteux en dépenses publiques, ont été négligeables. Ces résultats remettent en question non seulement le programme indien mais aussi, potentiellement, des programmes similaires lancés dans plusieurs pays, du Brésil jusqu’en Indonésie ou en Chine.

Il est difficile de savoir dans quelle mesure les résultats de cette étude pourraient refléter des défauts particuliers du quartier de relogement. Mais de manière plus générale, ils nous font réfléchir à la complexité de la pauvreté dans beaucoup de grandes villes, même dans les pays riches. A première vue, certains quartiers semblent être des « pièges de pauvreté » à cause de leur infrastructure défaillante, d’un niveau de chômage élevé, ou même – mais là les explications sont plus controversées – d’une culture socio-économique dysfonctionnelle et peu propice au dynamisme économique.

Même si ces hypothèses étaient bien fondées, on ne pourrait pas en conclure que la solution pour les habitants serait de partir. Un migrant peut emporter avec lui les qualités physiques et psychologiques, mais pas ses réseaux, ses contacts, sa famille. Les sciences économiques sont en train de découvrir ce que les sociologues savent depuis longtemps : l’homme est un animal social. Leurs études empiriques commencent à mesurer l’ampleur et l’importance de ce constat.

 

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