Recherche-Action Rue de la République

Cet espace est dédié à la recherche-action menée de 2005 à 2007 par Jean-Stéphane Borja, Martine Derain et Véronique Manry, dans le cadre d’une convention avec le Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA) et le Conseil Régional Provence-Alpes-Côte d’Azur.

RENOUVELLEMENT URBAIN A MARSEILLE : CENTRALITE POPULAIRE ET MOBILISATION COLLECTIVE,
LE CAS DE LA RUE DE LA REPUBLIQUE.

La rue de la République… Une artère haussmannienne de Marseille faisant l’objet de l’une des plus grandes réhabilitations d’Europe en centre-ville. Deux grands propriétaires privés se partagent plus de la moitié des immeubles et commerces de la rue, chacun y possède plus d’un millier de logements. En 2001, les pouvoirs publics regroupés sous l’égide de l’Etablissement Public d’Aménagement Euroméditerranée décident la mise en place d’une Opération Programmée d’Amélioration de l’Habitat, mesure incitative invitant les propriétaires à réhabiliter leur patrimoine. En effet, ces logements, dans une large partie, ne correspondent plus aux normes de confort actuelles, ou sont vacants, délabrés ou squattés. Au cœur de cette intervention publique, la question de la place des locataires est rapidement posée : un conflit émerge en 2004 autour d’une série de lettres de non-renouvellement de baux laissant présager une expulsion massive, adressées par l’un des deux propriétaires, le fonds d’investissement américain Lone Star. Soutenue par l’association Un Centre-Ville Pour Tous, une mobilisation voit le jour et s’inscrit rapidement dans le cadre d’une action collective visant à défendre le droit des locataires : le problème de la rue de la République prenait ainsi forme autour de CVPT, acteur incontournable concernant la question du logement et de la réhabilitation du centre-ville marseillais.

C’est dans ce cadre que s’inscrit notre projet de recherche-action. Une commande initialement ouverte et progressivement réajustée. Connexes à nos objets de recherche et au volet action, trois idées président à la restitution du présent rapport. Premièrement, il est difficile de s’extraire d’une dynamique du problème et de l’action collective, de ses configurations et reconfigurations, des cadrages et recadrages dont elle est l’objet. Deuxièmement, les pratiques citoyennes ne se laissent pas forcément enfermer « dans l’action », au sens où cette dernière serait attenante et sous-tendue par quelques formes de visibilité ou de publicité. Troisièmement, la place est ici déjà bien occupée au cœur de l’arène publique et, oserions-nous dire, les choses sont « en place », « cadrées ». Sous ces trois éclairages, il s’agit de nous rapprocher et, utilisant plus sûrement une loupe qu’un monocle, de remuer, tamiser et affiner le grain, de proposer d’autres vues. Aussi essayons-nous de faire valoir une intervention qui ne repose pas unilatéralement ou en exclusive sur des modes « appropriés » d’action ou d’interprétation. Il s’agit notamment de faire preuve d’une grande souplesse, en tirant les leçons du travail mené avec divers acteurs du terrain : ne pas seulement nous satisfaire de quelques tentatives, échecs ou succès, mais nous donner les moyens, dans les limites du temps imparti, de prendre part et s’inscrire dans quelques-uns de ces plis où se noue et se déploie l’action collective.

Cette « souplesse » n’est pas exempte de concept(s) porteur(s) : si un public s’est constitué ici au cours de la mobilisation, il en est un de foncièrement fragile. Nous postulions initialement que notre recherche pouvait « accompagner la mobilisation », il s’agissait de « libérer la parole », de créer et de mettre à disposition des « outils » permettant aux habitants de « porter leur discours », en se saisissant d’objets susceptibles d’être analysés et rendus par nous descriptibles. Etablir des dispositifs adaptés ou ajustés pour, à leur suite, les analyser dans une sorte de retour réflexif (ou retour sur expérience), nous a semblé relever par ce vis-à-vis même d’une posture aporétique, ou du moins réductrice en ce qu’elle négligeait divers plans de réalité. Ce positionnement nous a ainsi permis d’entrevoir tout un potentiel de parole : dans une contre-évidence, on « causait » déjà en abondance sur la rue de la République. Mais peut-être pas dans des formes conventionnelles, procédurales, attendues. Nous avons donc choisi ceci : ne pas repartir d’un diagnostic ou d’un « récit(al) » quant à une situation problématique, mais réintégrer son travail quasi quotidien, ses prises, en lien direct avec quelques-unes des formes de visibilité et de publicité déployées par les acteurs eux-mêmes sur les diverses scènes de l’arène publique. Ainsi, loin d’opérer un inventaire exhaustif ou une ventilation types de parole/types de contextes, nous nous sommes donnés les moyens, en limitant au possible toute tentation/tentative normative, d’accueillir et de donner à voir cette parole et certains des contextes où nous avons pu la rencontrer, ce qu’elle y transportait, ou pas... Ce que nous avons qualifié de modes mineurs d’intervention, faisant en quelque sorte de la fragilité du public un point de départ plutôt qu’un point d’arrivée.

Ce « donner à voir » a également interrogé les représentations figurées de la rue de la République, et ce qui a été vu, c’est d’abord une absence : peu ou pas d’images entre les photographies de son percement au XIXe siècle et leur réutilisation par les investisseurs d’aujourd’hui s’inscrivant eux-mêmes dans l’histoire de la ville. Bâtie pour faire revenir la bourgeoisie marseillaise en centre-ville, qui ne s’y est pas installée, la rue a été habitée par les ouvriers et employés dont l’activité était liée au port de commerce, et les classes moyennes sensibles à la promotion sociale que pouvait signifier une résidence dans ses appartements haussmanniens. Peu ou pas d’images d’une histoire populaire, emblématique pourtant de celle de la ville entière… Il s’est donc agit d’abord de construire un fonds documentaire, en collectant ou répertoriant les images et documents produits depuis le début de la mobilisation par les habitants, les militants, les journalistes et les artistes, comme un agencement de regards dont l’appropriation critique permet de questionner les représentations symboliques et imaginaires du centre-ville marseillais, dont on connaît l’importance dans la mise en œuvre du réel. Puis de produire nous-mêmes images des gens et des lieux : dans l’action peuplée et bruyante, il y a comme en creux le silence, les absents, ceux qui ne parlent pas, qu’on ne voit pas ou qu’y sont désormais ailleurs. D’un côté : les appartements haussmanniens, ruinés, inhabités parfois depuis plus de 20 ans, ou dont les locataires sont partis, relogés. Et en regard, les nouveaux logements en construction sur le périmètre d’Euroméditerranée, qui transforment radicalement le quartier, mais vides aussi, pas encore habités, prévus pour les « classes moyennes » espérées. Ici et là, un peuple qui manque ?

Par ailleurs, nous documentons et analysons l’émergence d’un espace de parole et son lien avec des pratiques citoyennes et de mobilisation collective. À travers le déploiement de l’action collective, un dispositif apparu en 2005 a en effet retenu notre attention : la Permanence de la rue de la République, telle une place centrale, une avant-scène de l’arène publique où se déploie le problème de la rue de la République. Il s’agit notamment de prendre à bras le corps la question du lien et ne pas aller trop vite en exaltation collective quant à ce qui se passe. En effet, appréhendée à partir de la notion de relation de service et sous le prisme de la mobilité, nous avons ainsi interrogé un principe « moteur » de la mobilisation : « les affaires de l’un sont celles de tous ». Sur la base d’une exposition en public, des cas sont relevés et traités en direction de la scène judiciaire. Nous faisons alors valoir comment ce principe moteur repose fondamentalement sur un présupposé de mobilité (se dé-placer à la Permanence), lequel réinterroge dans sa part située l’accessibilité du tout venant. Puis, nous sommes amenés à analyser le travail politique à l’œuvre qui préside aux mises en commun et aux cristallisations de celui-ci, ainsi qu’à un élargissement du cercle de concernement et aux réorientations de l’action collective. On a ainsi pu faire saillir un premier « registre » du mépris prévalant au motif de l’expulsion. Un second est plus tardivement apparu en ce qui concerne la méfiance vis-à-vis des pratiques de relogement. Il s’agit là d’autant de formes réintégrant un cadrage juridique et les contraintes normatives qu’il sous-tend, qu’une grammaire de la vie publique, mobilisant divers modes d’indignation et de dénonciation publiques.

Enfin, nous nous sommes posé la question de l’usage de la mémoire et de l’histoire dans le processus de légitimation mis en œuvre par les acteurs de la réhabilitation (aménageurs, promoteurs et habitants). Les usages de la mémoire mettent en relief les enjeux sociaux, les conflits, les appartenances et les redéfinitions identitaires que cette réhabilitation, et les réactions qu’elle a suscitées, ont contribué à mettre au jour. C’est au travers d’entretiens biographiques, de récits de vie et d’une observation lors des rencontres collectives (permanences, réunions publiques, manifestation…) que nous tentons de présenter l’histoire de la rue de la République et de la mobilisation, dite par ses habitants, sans rien oblitérer de la part des représentations et du long travail de réajustement de la mémoire. Les mémoires se confrontent, se réajustent et finissent par livrer une histoire sociale, plurielle et multiforme. Ce travail anthropologique a été réalisé avec la collaboration de Caroline Galmot, documentariste sonore. Le travail sonore est par ailleurs présenté sous la forme d’extraits bruts sur un CD-ROM (La rue de la République, fragments sonores) joint à ce rapport, qui préfigure le documentaire en cours de réalisation dans le cadre de cette collaboration.

Enfin, nous avons souhaité clore notre rapport en revenant sur les conditions de déroulement de ce travail collectif. L’histoire n’est certes pas finie sur la rue de la République, et son destin reste en devenir. Nous préférons donc insister sur ce à quoi renvoie plus globalement la réhabilitation de la rue de la République du point de vue des processus de gentrification des centres anciens et mettre en exergue les nouveaux agencements sociaux, un nouvel « être ensemble » urbain, les redéfinitions identitaires qui paraissent émerger par-delà les trames relationnelles qui fondaient la consistance sociale et urbaine de Marseille.

Au final, quoique attendus comme « libérateur de parole », « dans l’action », nous rappelons d’abord que la publicité octroyée au problème de la rue de la République peut n’être que publicité, contraignant les visions quant à ce qui se passe et les interventions sur ce qui se passe. Devant faire face autant à cet « a-perçu » qu’à son « in-aperçu », nous avons préféré rapporter, au cœur de ce « porté à connaissance », par nos descriptions et nos diverses formes d’expressions, d’autres lieux communs, d’autres scènes, d’autres espaces, d’autres formes de parole. Et si, au cœur de notre action, notre confort est précaire, c’est à ce prix qu’est convoqué le voir autrement de notre propos. Autant d’éléments plaidant - nous n’en doutons pas ! - en faveur d’une poursuite de nos implications et travaux respectifs.

Jean-Stéphane Borja, Martine Derain et Véronique Manry

Rapport final - 27/05/2008

Recherche-action : Renouvellement urbain à Marseille, centralité populaire et mobilisation collective, le cas de la rue de la République

Vous trouverez dans cet article, en plusieurs fichiers, le rapport final de la recherche-action que nous avons menée de 2005 à 2007, remis au PUCA et à la Région en décembre dernier. Un livre issu de ce travail, Intitulé Attention à la fermeture des portes ! a paru aux éditions commune en 2010. Le documentaire sonore de Caroline Galmot est aujourd’hui en écoute sur radio Grenouille. Le premier  (...)

Recherche-action - 31/07/2006

Note d’étape 1

Cette note d’étape, envoyée au PUCA et au Conseil régional (les deux financeurs de cette recherche) en juillet 2006, détaille le projet et les chantiers en cours. Le Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA), depuis sa création en 1998, développe à la fois des programmes de recherche incitative, des actions d’expérimentations et apporte son soutien à l’innovation et à la valorisation  (...)

Recherche-action - 31/03/2006

Abstract

Renouvellement urbain à Marseille : centralité populaire et participation citoyenne | une recherche-action menée rue de la République à Marseille Qu’est-ce qu’un projet de recherche-action ? À la différence d’une recherche en sciences sociales dont l’objectif est de produire une analyse et du savoir scientifiques sur le phénomène étudié, la recherche-action tend à construire la connaissance avec les  (...)


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